Un chemin en forêt

 

Cette couronne de sonnet a été publiée à peu d’exemplaires par les éditions Unes pour le Nouvel An 2017.

 

UN CHEMIN EN FORÊT,
couronne de sonnets.

1.
Corps jeté parmi les autres corps,
je suis fatigué, mais fatigué —
passe-moi tout doucement à gué,
dit le vieux, — les yeux fixés au nord.
Que je dorme, si je peux — je dors.
Marche impaire, premier temps marqué,
répercute sans désintriquer,
pour toi-même. Reste. Reste encore.
Marche. Ça chuchote, ça frissonne,
ce qui passe glisse, me traverse,
bruit de roues des peupliers d’averse,
ce que tu ramasses, tu le donnes.
Lourd, le souffle. La mesure berce,
son retour au même, sa couronne.

6-12 mai 16.

2.
Son retour au même, sa couronne —
ronces brunes qui ne laissent pas
d’éraflures, mais le sang qui bat
dans les tempes (car les pas résonnent
de ce sang) leur a laissé figure
d’êtres qui ne sont, puisque ces pas
sont les tiens, que traces du combat
vers la rive, vers la ligne obscure,
meuble, sur laquelle tu tâtonnes,
incapable de dormir, creusant
l’air, non, pas de la sanie, du sang,
dans le cercle où tu ne vis qu’absent,
la mémoire que tu désordonnes,
sans limite, l’ombre de personne.

13-15 mai 2016

3.
Sans limite, l’ombre de personne,
sans les os creusés qui nous relient,
sans la craie, des deux côtés, le lit
de rivière où vont les cendres, père
revenu dès que tu te libères
de l’image, le marron poli
par le pouce contre la folie,
mais ta voix qui manque au téléphone,
le chemin vers toi et loin de toi,
glissement vers toi alors que tu
gardes le même âge, c’est le corps
qui n’est pas le tien, le maladroit,
le regard toujours aussi perdu
d’être en vie et de porter ce mort.

17-18 mai 16

4.
D’être en vie et de porter ce mort,
au-dessus de soi (peut-être sur
les épaules ?), formes que le mur,
ondulantes, répercute alors
que je me retourne (c’est de l’or
sur le souffle, sur les yeux futurs)
le moins brusquement possible — pur
souffle, oui, (et c’est un tel effort
que celui de piétiner sur l’autre
rive, dans leur foule, comme ils montent,
appuyant le pied bancroche), — vôtre —
par-dessus l’épaule gauche, vers —
est mon boitement, — le seuil impair :
bienvenue à toi, ma double honte.

19-25 mai 16

5.
Bienvenue à toi, ma double honte,
par écho la mienne, revenante,
le papier ligneux aux coins friables
le cahier aux interlignes mauves,
bulles d’air du radiateur en fonte,
nuits impartageables de l’attente
du fracas dans l’escalier, la table
desservie où la fourmi se sauve
sur l’assiette, tours de la fontaine
sèche, les yeux fixes sur la porte,
une histoire qui ne se raconte
que par bribes toujours plus lointaines,
brûle, « fallait-il que je sois morte ? »
aujourd’hui, si j’ai tenu le compte.

26 mai 16

6.
Aujourd’hui, si j’ai tenu le compte
des remords et des renoncements,
je reviens à mon commencement,
par spirales, « comme tu racontes
mal », — moi ? je raconte ? pas vraiment,
je tâtonne, mais le même aimant
fait le territoire et le visage —
erre à la lisière de l’image,
pas même une image, son empreinte
dans un souffle, dans un même geste
que j’esquisse et je suspends, qui reste
au-dessus de soi, une existence
par échos, qui ne s’est pas éteinte
là, une autre forme de l’errance.

28-29 mai 16

7.
Là, une autre forme de l’errance,
quatre marches font un escalier,
pose le pied gauche, balancier
du bras droit, la main garde à distance
celle qui attend et te dépense
goutte à goutte. Le calendrier
se réduit à l’heure — du papier,
père, que tu froisses, — recommence :
il se lève, il va vers le fauteuil,
il s’arrête, il est devant un seuil
où il se décline en ce que, lui,
laisse à ceux qu’il laisse, tentative
d’être un peu, de suivre à la dérive
le besoin des yeux et le « je suis ».

30-31 mai 16

8.
le besoin des yeux et le « je suis »
avec vous, son souffle est rocailleux —
rituel après l’averse : luis
sur la mousse, entre les feuilles — vieux
arbres odorants, le soir venu,
« frères juifs », en bénissant le vin
dont je ne bois pas, les ombres nues
— dieu sait comme — en attendant leur fin,
(suis-je sauf ?), les bons et les méchants,
sans remède, leur regard rongeur
jusqu’au bout. Soleil couchant
à travers les branches. Le marcheur
entre seul sur le sentier fortuit
ou plutôt cette épaisseur de nuit.

31 mai-1er juin16

9.
Ou plutôt cette épaisseur de nuit —
un couloir, le jaune de l’ampoule,
leur espace — je me love en boule
sous la couverture ; je ne fuis
pas, — où voudrais-tu ? — je sais qu’ils sont
morts et qu’ils se penchent au-dessus
de ma mort à moi, mais sans un son,
leur caresse, leur regard reçus,
une mort dès lors sans importance
pour moi-même, sans attache, leur
corps éteint avant de commencer,
« moi », façon de dire leur pensée,
leur déclinaison de la terreur,
la terreur— traduis : l’indifférence.

2-3 juin 16

10.
La terreur — traduis : l’indifférence —
ormes revenus, formes confuses
d’ombres, leur attente dans les ronces
rousses, chœurs de langues sans usage,
amoncèlement des voix recluses
confinées à la circonférence,
on les interroge sans réponse,
c’est tant mieux, « j’arase le visage »
si je suis trop près. Un mur de gaze
entre nous, entre la peau et les
jours, et la rumeur, les yeux collés,
c’est la trace même que j’arase.
Mais tu suis l’élan et tu t’avances,
je ne te distingue qu’au silence.

5-7 juin 16.

11.
Je ne te distingue qu’au silence,
battement d’une respiration
mienne, mais lointaine, pulsation
pure, effacement d’appartenance.
Ils sont là, ni mieux ni pires, tels
qu’ils étaient, évidemment mortels
à nouveau — les pas du pentamètre :
je m’appuie sur le premier accent,
je tendrais les bras, les traversant.
Juste après la fin, me reconnaître
dans celui qui, le premier connu,
me renomme. Marche, continue,
par les cercles où tu me conduis —
continue — tu glisses, je te suis.

8-11 juin 16.

12.
Continue — tu glisses, je te suis.
La gadoue autour du gîte ; tu
dois attendre. Marches vers l’étang,
les conversations devant le feu
tard la nuit du haut de nos vingt ans,
et, senti mais aussitôt perdu,
comme un lieu qui sonne. Des neveux
sans les oncles, héritiers fortuits,
un instant, les yeux sur le brouillard.
Vient la voix posée du soliloque,
sa couronne pour figer le temps,
notre tige d’or, deux vies plus tard.
Si la forme est vieille, je m’en moque.
La forêt, à Pâques, sous la pluie.

12-13 juin 16

13.
La forêt, à Pâques, sous la pluie,
jours de cendres, l’ombre du vieil homme
sur les bords du cercle blanc ; j’essuie
la buée sur les lunettes comme
je me tourne la troisième fois
vers celui qui sort et me regarde
sans cligner des yeux. J’ai pris sa voix
creuse, son désir et je les garde
là où les mots même sont labiles,
lèvres sèches. Je vous reconnais,
inassouvissables, indociles,
seules dans l’espace du sonnet —
juste une semaine de vacances,
la première pour l’adolescence.

14-15 juin 16

14.
La première pour l’adolescence :
j’y étais entré aveugle et sourd,
rêves lourds et taches de naissance,
leur chemin dans « la forêt des jours »,
ombres des bossus, des sans-figure,
des enfuis d’attendre le messie,
ombres des absents de sépultures,
merles becqueteurs de pain rassis,
flammes dans les pierres, lentes, noires
pour la nuit, et le chemin tracé.
Aujourd’hui, le cercle est traversé
quand j’en recompose la mémoire.
Pose sur mes yeux tes pièces d’or,
corps jeté parmi les autres corps.

15-18 juin 16.

15.
La première pour l’adolescence.
La forêt, à Pâques, sous la pluie
continue — tu glisses, je te suis,
je ne te distingue qu’au silence.
La terreur — traduis : l’indifférence
ou plutôt cette épaisseur de nuit,
le besoin des yeux et le «je suis
là », une autre forme de l’errance.
Aujourd’hui, si j’ai tenu le compte,
bienvenue à toi, ma double honte
d’être en vie et de porter ce mort
sans limite, l’ombre de personne,
son retour au même, sa couronne,
corps jeté parmi les autres corps.

3-6 mai 16

*

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *